{"id":836,"date":"2017-08-31T21:46:58","date_gmt":"2017-08-31T20:46:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.latiercevoix.com\/?p=836"},"modified":"2017-08-31T21:46:58","modified_gmt":"2017-08-31T20:46:58","slug":"la-figure-de-zulaikha-de-lanti-heroine-au-symbole-de-lamour-divin-redige-par-fatima-armin-vendredi-25-aout-2017","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.latiercevoix.com\/?p=836","title":{"rendered":"La figure de Zulaikha : de l\u2019anti-h\u00e9ro\u00efne au symbole de l\u2019Amour divin R\u00e9dig\u00e9 par Fatima Armin | Vendredi 25 Ao\u00fbt 2017"},"content":{"rendered":"<p><strong>Annonc\u00e9e par le Coran comme\u00a0<em>\u00ab la plus belle des histoires \u00bb<\/em>, l\u2019histoire de Yusuf est riche en enseignements. Les th\u00e8mes de la patience, de la fid\u00e9lit\u00e9, de l&rsquo;humilit\u00e9 et du pardon face \u00e0 l&rsquo;adversit\u00e9 y sont magistralement d\u00e9ploy\u00e9s. Ce sont toutefois les forces inflexibles de l&rsquo;Amour et de la Beaut\u00e9 qui irriguent toute la saga de Yusuf. L&rsquo;amour inconditionnel que son p\u00e8re Yacub voue au jeune Yusuf, provoquant entre autres la jalousie de ses fr\u00e8res, encadre le r\u00e9cit. L&rsquo;amour passionnel que l\u2019\u00e9pouse de son ma\u00eetre lui porte lui causera \u00e9galement des m\u00e9saventures, et si cette derni\u00e8re est tant \u00e9prise de lui, c\u2019est que Dieu a fait don, \u00e0 Yusuf seul, de la moiti\u00e9 de la Beaut\u00e9 de l&rsquo;humanit\u00e9. Sillonnant un chemin sem\u00e9 d\u2019emb\u00fbches, c&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 son endurance, sa pi\u00e9t\u00e9 et sa noblesse de caract\u00e8re que le jeune Yusuf triomphera de ces terribles \u00e9preuves pour \u00e9merger victorieusement en tant que Proph\u00e8te.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans la litt\u00e9rature biblique, le r\u00e9cit de Yusuf a connu un nouveau souffle au sein de la tradition litt\u00e9raire islamique o\u00f9 il a par ailleurs voyag\u00e9 \u00e0 travers diff\u00e9rents genres. Largement d\u00e9velopp\u00e9e dans les gloses coraniques (<em>tafsir<\/em>), il a \u00e9galement connu une post\u00e9rit\u00e9 florissante dans des genres litt\u00e9raires laissant plus de marge \u00e0 la cr\u00e9ativit\u00e9 et l\u2019imagination, \u00e0 l\u2019instar des histoires des Proph\u00e8tes (<em>qisas al-anbiya<\/em>). Le genre controvers\u00e9 de la ruse des femmes (<em>qayd al-nisa<\/em>) s\u2019en est saisi pour y puiser la caution le justifiant.<\/p>\n<p>Ces trois genres (<em>tafsir, qisas al-anbiya et qayd al-nisa<\/em>) avilissent consid\u00e9rablement la figure de Zulaikha, que l&rsquo;on retrouve par ailleurs dans diverses sources sous les d\u00e9nominations d&rsquo;<em>\u00ab \u00e9pouse de Potiphar \u00bb<\/em>\u00a0ou de\u00a0<em>\u00ab Ra\u2019il \u00bb<\/em>. Celle qui a tent\u00e9 de s\u00e9duire Yusuf a \u00e9t\u00e9 l\u2019objet de dissensions ex\u00e9g\u00e9tiques donnant lieu \u00e0 des divergences d&rsquo;interpr\u00e9tation importantes. De tous les genres ayant r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 le conte de Yusuf, c\u2019est celui du mythe amoureux qui, pr\u00e9sent dans la litt\u00e9rature soufie sous forme de po\u00e9sie, influen\u00e7a le plus la tradition islamique, offrant \u00e0 cette occasion un visage nouveau \u00e0 Zulaikha. Non plus consid\u00e9r\u00e9e comme la tentatrice rus\u00e9e de Yusuf, sa d\u00e9votion et son amour pur pour son amant l\u2019ont chang\u00e9e en symbole de l\u2019Amour divin. La post\u00e9rit\u00e9 artistique de cet \u00e9pisode coranique ayant \u00e9t\u00e9 cons\u00e9quente, il est int\u00e9ressant de s&rsquo;y pencher afin de voir comment d\u2019une tentation charnelle condamnable elle en est devenue histoire d\u2019amour exemplaire.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Le genre de la ruse des femmes, une repr\u00e9sentation p\u00e9jorative de la femme ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Dans un ordre chronologique, peu commun pour le style coranique, la sourate Yusuf relate les p\u00e9rip\u00e9ties tumultueuses d\u2019un \u00e9lu de Dieu. Jalous\u00e9 par ses fr\u00e8res, Yusuf est jet\u00e9 dans un puits par ces derniers. Retrouv\u00e9 par des caravaniers, il est transport\u00e9 en terre inconnue, loin des siens, pour \u00eatre vendu \u00e0 un notable Egyptien du nom d\u2019Al Aziz, qui prend la d\u00e9cision de l&rsquo;adopter. L\u2019\u00e9pouse de son ma\u00eetre tombe \u00e9perdument amoureuse de lui.<\/p>\n<p>En effet, vivant sous le m\u00eame toit que l&rsquo;homme le plus beau du monde, le d\u00e9sir pour Yusuf de la femme d&rsquo;Al Aziz ne cesse de cro\u00eetre pour devenir indomptable, \u00e0 tel point qu&rsquo;elle prend la d\u00e9cision de commettre l\u2019acte grave de l&rsquo;adult\u00e8re. Pr\u00eate \u00e0 tout pour obtenir l&rsquo;assouvissement de son d\u00e9sir, elle profite de l&rsquo;absence de son mari pour s&rsquo;enfermer avec Yusuf dans une pi\u00e8ce. L\u00e0, dans l\u2019intimit\u00e9 la plus absolue, elle tente de le s\u00e9duire et l&rsquo;invite ouvertement \u00e0 l&rsquo;adult\u00e8re. Ce dernier, face \u00e0 une femme jeune, belle et de haut rang, ne se laisse pas abuser. Faisant preuve d\u2019une ma\u00eetrise prodigieuse de soi, Yusuf refuse ses avances attrayantes et cherche \u00e0 fuir. Irrit\u00e9e, la ma\u00eetresse de maison tente de le rattraper, arrachant inopin\u00e9ment sa chemise.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis qu\u2019El Aziz appara\u00eet. Confront\u00e9e \u00e0 son \u00e9poux, elle accuse Yusuf de transgression. La chemise d\u00e9chir\u00e9e de Yusuf est alors sugg\u00e9r\u00e9e comme test de v\u00e9rit\u00e9 : l\u2019e\u00fbt Yusuf attaqu\u00e9e, la chemise aurait \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9e par devant. Or, d\u00e9chir\u00e9e par derri\u00e8re, Yusuf f\u00fbt innocent\u00e9. C\u2019est alors que, d\u00e9couvrant la ruse de son \u00e9pouse, Al Aziz affirme en visant les femmes en g\u00e9n\u00e9ral :\u00a0<em>\u00ab C&rsquo;est bien de votre ruse de femmes ! Vos ruses sont vraiment \u00e9normes! \u00bb<\/em>\u00a0(Coran, sourate 12, verset 28). Le mot arabe utilis\u00e9 pour\u00a0<em>\u00ab votre \u00bb<\/em>\u00a0est ici au f\u00e9minin pluriel. Cette parole, bien qu\u2019attribu\u00e9e par le Coran \u00e0 un homme ordinaire, a \u00e9t\u00e9 le fondement coranique pour l\u2019essor du genre litt\u00e9raire des\u00a0<em>\u00ab ruses des femmes \u00bb<\/em>(<em>qayd an-nisa<\/em>) dont le contenu misogyne est patent.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Cette repr\u00e9sentation de la femme comme source funeste de tentation et d\u2019infortune pour l&rsquo;humanit\u00e9 est en r\u00e9alit\u00e9 irrigu\u00e9e par une tradition phallocentrique qui outrepasse les barri\u00e8res culturelles. Dans la tradition biblique, d\u00e9sob\u00e9issant \u00e0 l\u2019ordre de Dieu, Eve go\u00fbte le fruit d\u00e9fendu, et invite Adam \u00e0 faire de m\u00eame. Bien qu\u2019Adam succombe, c\u2019est Eve qui supporte le poids du p\u00e9ch\u00e9 originel. Par la faute de cette derni\u00e8re, tous deux seront chass\u00e9s du Paradis et tout le genre humain devra en souffrir.<\/p>\n<p>Le pendant dans la tradition grecque est incarn\u00e9 par la figure de Pandore. D\u00e9sob\u00e9issant \u00e0 Zeus, Pandore ouvre une jarre d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9chappent la vieillesse, la mort, et la souffrance pour se r\u00e9pandre sur Terre. D\u00e9peinte comme une cr\u00e9ature faible et inapte \u00e0 dominer ses passions, l\u2019image de la femme dans ces traditions est essentiellement p\u00e9jorative. Bien qu\u2019une telle repr\u00e9sentation de la femme soit absente du Coran, le genre litt\u00e9raire autour des ruses des femmes s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 en terres d\u2019islam, en trouvant sa justification dans le verset pr\u00e9cit\u00e9 de la sourate Yusuf.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Comment ce genre litt\u00e9raire s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 en terres d\u2019islam<\/strong><strong><br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p><strong>L\u2019\u00e9pisode de la tentation de Yusuf a conduit la majorit\u00e9 des ex\u00e9g\u00e8tes et savants \u00e0 d\u00e9crire Zulaikha comme une figure abjecte, celle d&rsquo;une femme incapable de ma\u00eetriser ses d\u00e9sirs, pr\u00eate \u00e0 commettre l&rsquo;adult\u00e8re, et n&rsquo;ayant aucun scrupule \u00e0 mentir et envoyer un innocent en prison. Ils oublient n\u00e9anmoins que le Coran lui-m\u00eame attribue des circonstances att\u00e9nuantes \u00e0 Zulaikha.<\/p>\n<p>Selon un c\u00e9l\u00e8bre hadith proph\u00e9tique, Yusuf incarne la moiti\u00e9 de la beaut\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9. Envoy\u00e9 de Dieu, sa noblesse de caract\u00e8re amplifie encore sa beaut\u00e9. En ce sens, le Coran mentionne une sc\u00e8ne surprenante, pleine d\u2019enchantement, qui disculpe en partie Zulaikha puisqu\u2019\u00e0 la vue de Yusuf, toutes les femmes de la ville s&rsquo;\u00e9merveillent. En effet, calomni\u00e9e par les femmes de la ville pour avoir cherch\u00e9 \u00e0 s\u00e9duire son employ\u00e9, Zulaikha, confiante, va justifier son acte en mettant en \u0153uvre un stratag\u00e8me soigneusement mont\u00e9.<\/p>\n<p>Ayant pr\u00e9par\u00e9 un banquet, elle y convie toutes ces femmes. A chacune d\u2019entre elles, Zulaikha offre une collation et un couteau. Elle demande alors \u00e0 Yusuf de para\u00eetre. Subjugu\u00e9es par le spectacle de l&rsquo;extraordinaire beaut\u00e9 du jeune homme, toutes les femmes de l&rsquo;assembl\u00e9e, sans exception, se coupent la main et s\u2019exclament d&rsquo;admiration :\u00a0<em>\u00ab A Allah ne plaise ! Ce n&rsquo;est pas un \u00eatre humain, ce n&rsquo;est qu&rsquo;un ange noble ! \u00bb<\/em>\u00a0Ravie, Zulaikha se sent blanchie \u2013\u00a0<em>\u00ab Voil\u00e0 donc celui \u00e0 propos duquel vous me bl\u00e2miez \u00bb<\/em>\u00a0\u2013 et renouvelle son invitation \u00e0 l&rsquo;adult\u00e8re \u00e0 Yusuf, publiquement cette fois, le mena\u00e7ant de le jeter en prison s\u2019il venait \u00e0 refuser de nouveau. Yusuf pr\u00e9f\u00e8rera la prison, o\u00f9 il s\u00e9journera durant de longues ann\u00e9es.<\/p>\n<p>A partir de Zulaikha, le motif de la ruse des femmes s\u2019est profus\u00e9ment d\u00e9velopp\u00e9 dans la litt\u00e9rature islamique, il en est m\u00eame le fil conducteur de l&rsquo;\u0153uvre la plus importante de l&rsquo;Orient, \u00e0 savoir\u00a0<em>Les Mille et Une Nuits<\/em>. Tromp\u00e9 par son \u00e9pouse, le roi Shahriar en veut \u00e0 tout le genre f\u00e9minin. Apr\u00e8s avoir ordonn\u00e9 la mort de sa femme, il \u00e9pouse chaque jour une vierge destin\u00e9e \u00e0 mourir une fois la nuit de noces pass\u00e9e. Subissant le m\u00eame sort que son fr\u00e8re Shahriar, le roi Shahzaman met en place la m\u00eame strat\u00e9gie de vengeance. Faisant \u00e9cho \u00e0 la parole d&rsquo;Al Aziz, Shahriar dit alors \u00e0 son fr\u00e8re :\u00a0<em>\u00ab Ne convenez-vous pas que rien n\u2019est \u00e9gal \u00e0 la malice des femmes ? \u00bb<\/em>\u00a0Victime une fois de la ruse de sa premi\u00e8re \u00e9pouse, Shahriar tombera \u00e0 nouveau sous la ruse d&rsquo;une autre femme, Sh\u00e9h\u00e9razade. D\u2019une ruse, cette fois, qui enchantera ses nuits, l&rsquo;attendrira et lui redonnera espoir en la femme, si bien qu&rsquo;il d\u00e9cidera d&rsquo;\u00e9pouser Sh\u00e9h\u00e9razade. Par ses r\u00e9cits et son agissement, Sh\u00e9h\u00e9razade d\u00e9montre que la ruse est une arme formidable au service des faibles. Dans\u00a0<em>Les Mille et Une Nuits<\/em>, hommes comme femmes l\u2019utilisent \u00e0 l\u2019envie pour arriver \u00e0 leurs fins, en d\u00e9tr\u00f4nant avec d\u00e9licatesse les puissants de ce monde.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Zulaikha, symbole de l\u2019amour divin : Etude du po\u00e8me de Jami<\/strong><\/p>\n<p><strong>Dans le Coran, Zulaikha avoue sa culpabilit\u00e9 par deux fois, et Yusuf, quant \u00e0 lui, ne s&rsquo;innocente pas non plus. Par une parole pleine de sagesse, Yusuf rappelle que l&rsquo;\u00e2me est tr\u00e8s incitatrice au mal et, s&rsquo;il n&rsquo;a pas succomb\u00e9 au charme de Zulaikha, ce n&rsquo;est que gr\u00e2ce \u00e0 la Mis\u00e9ricorde de Dieu. Quant \u00e0 Zulaikha, les femmes de la ville affirment que Yusuf a rempli son c\u0153ur d\u2019amour (<em>shaghafaha hubban<\/em>).<\/p>\n<p>De m\u00eame, dans son commentaire, le c\u00e9l\u00e8bre ex\u00e9g\u00e8te Tabari utilise le mot\u00a0<em>\u00ab amour \u00bb<\/em>\u00a0pour caract\u00e9riser le sentiment de Zulaikha \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Yusuf. Ces r\u00e9f\u00e9rences ont fourni les fondations textuelles pour transformer l\u2019histoire en un c\u00e9l\u00e8bre mythe amoureux qui reprend le th\u00e8me de l\u2019amour impossible. De la Perse jusqu\u2019aux confins du Bengale, la passion de Zulaikha pour Yusuf retentit encore, telle une Echo cherchant inlassablement \u00e0 conqu\u00e9rir son Narcisse. Toutefois, contrairement \u00e0 Narcisse qui ne daigne s\u2019int\u00e9resser \u00e0 aucune femme, Yusuf dans cette tradition aime Zulaikha.<\/p>\n<p>Ainsi, peintures, chants, contes et po\u00e8mes r\u00e9cup\u00e9rant ce th\u00e8me ont inond\u00e9 l\u2019imaginaire artistique de l\u2019Orient musulman. De nombreux po\u00e8tes ont \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9s par Yusuf et Zulaikha, parmi lesquels on retrouve le Kashimiri Mahmud Gami ou le Bengali Shah Muhammad Saghir dont l\u2019\u0153uvre est consid\u00e9r\u00e9e comme un chef d\u2019\u0153uvre de l\u2019\u00e2ge d\u2019or m\u00e9di\u00e9val de la litt\u00e9rature bengalie. Mais c\u2019est incontestablement la version du c\u00e9l\u00e8bre po\u00e8te persan Nur ad-D\u012bn Abd ar-Rahm\u0101n Jami\u00a0<em>\u00ab Yusuf et Zulaikha \u00bb<\/em>, chef d&rsquo;\u0153uvre de la po\u00e9sie mystique soufi, qui acquit la plus grande notori\u00e9t\u00e9, inspirant m\u00eame \u00e0 Goethe le personnage de Souleikha.<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><strong>Quand la po\u00e9sie transforme l&rsquo;image de Zulaikha<\/strong><\/p>\n<p><strong>Le po\u00e8me de Jami est tout centr\u00e9 sur les th\u00e8mes de l\u2019amour (<em>ishq<\/em>) et de la beaut\u00e9 (<em>jamal<\/em>). Alors que dans d\u2019autres textes de la p\u00e9riode, l\u2019histoire de Yusuf commence avec l\u2019\u00e9loge de Dieu, du Proph\u00e8te Muhammad et de certains souverains ; Jami apr\u00e8s les louanges \u00e0 Dieu, au Proph\u00e8te, \u00e0 son ma\u00eetre soufi et au sultan, loue la Beaut\u00e9 et l\u2019Amour, th\u00e8mes chers aux soufis. Dans la symbolique soufie, Yusuf par le concept de\u00a0<em>\u00ab Jamal \u00bb<\/em>(beaut\u00e9) symbolise le Divin tandis que Zulaikha est le symbole de l\u2019amour, de l\u2019amant br\u00fblant du d\u00e9sir de l\u2019union divine. Parmi tous les \u00eatres aim\u00e9s, jamais personne n\u2019a \u00e9gal\u00e9 Yusuf, sa beaut\u00e9 d\u00e9passant tout ; et parmi les amants, Zulaikha est sans pareil, sa passion exc\u00e9dant tout. En renon\u00e7ant \u00e0 la figure ambivalente de Zulaikha, et en transformant l&rsquo;amour terrestre de Zulaikha en un amour transcendantal, manifestation de l&rsquo;amour pour Dieu, Jami va offrir une image renouvel\u00e9e de Zulaikha. Il va l&rsquo;humaniser, justifier ses ruses, la purifier et la r\u00e9compenser par le mariage avec Yusuf. En effet, la passion de Zulaikha occupe l&rsquo;intrigue du d\u00e9but \u00e0 la fin.<\/p>\n<p>Eperdument \u00e9prise de Yusuf d\u00e8s le plus jeune \u00e2ge, sa passion pour lui ne cesse de cro\u00eetre. Si elle en a \u00e9pous\u00e9 un autre, ce n&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 que par accident. Suite \u00e0 un songe dans lequel Yusuf lui confiait \u00eatre en Egypte, Zulaikha, qui avait refus\u00e9 de nombreuses demandes en mariage, s\u2019enthousiasme lorsqu\u2019elle re\u00e7oit la proposition d&rsquo;Al Aziz d&rsquo;Egypte. D\u00e9couvrant que son \u00e9poux n&rsquo;est pas Yusuf, Zulaikha est tr\u00e8s afflig\u00e9e. Contrairement au r\u00e9cit coranique, dans la version de Jami, c\u2019est Zulaikha qui, ayant reconnu son amant, vend ses bijoux pour faire l\u2019acquisition de Yusuf. Apr\u00e8s cela, Zulaikha se consacre enti\u00e8rement \u00e0 ses soins. Progressivement, elle tente le s\u00e9duire. Suite au refus continuel de Yusuf, Zulaikha conclut \u00e0 un manque d&rsquo;int\u00e9r\u00eat de Yusuf \u00e0 son \u00e9gard. C\u2019est alors qu\u2019elle d\u00e9cide de ruser. Elle envoie tour \u00e0 tour ses employ\u00e9es de maison pour le s\u00e9duire, et demande \u00e0 \u00eatre inform\u00e9e de son choix pour qu&rsquo;elle puisse \u00eatre substitu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9lue. A son grand d\u00e9sespoir, ce plan \u00e9choue. Ses belles employ\u00e9es de maison ne r\u00e9ussissent pas \u00e0 s\u00e9duire Yusuf ; au lieu de cela, ce dernier pr\u00eache sa religion et les sauve une \u00e0 une de l&rsquo;idol\u00e2trie, obtenant d\u2019elles la proclamation de l\u2019attestation de foi, la\u00a0<em>shahada<\/em>.<\/p>\n<p>D\u00e9courag\u00e9e, Zulaikha se tourne alors vers sa nourrice. Cette derni\u00e8re lui sugg\u00e8re une ruse \u00e9tonnante, celle de faire construire un palais de sept \u00e9tages avec le plafond, le mur et le sol couverts d\u2019illustrations repr\u00e9sentant Yusuf et Zulaikha dans des positions intimes. De cette mani\u00e8re, Yusuf succombera immanquablement. L\u2019envo\u00fbtement op\u00e8re puisque dans la sc\u00e8ne de tentation qui suit, Yusuf non seulement d\u00e9sire Zulaikha, il lui avoue encore sa passion pour elle. Toutefois, il la prie de reporter son accomplissement au bon moment, lorsqu\u2019ils seront tous deux r\u00e9compens\u00e9s. D\u00e9chir\u00e9 entre sa passion pour elle et sa fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 Dieu, Yusuf ouvre un n\u0153ud de sa chemise, mais en lie deux tandis que Zulaikha, elle, s\u2019impatiente. C\u2019est Dieu qui viendra \u00e0 son secours. Apercevant l\u2019idole de Zulaikha, la conscience de Yusuf est ranim\u00e9e. Il se dirige alors vers les portes, chacune s\u2019ouvrant miraculeusement devant lui.<\/strong><\/p>\n<p><strong>La manifestation d&rsquo;un amour absolu pour Dieu c\u00e9l\u00e9br\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p><strong>Si la suite de l\u2019histoire est similaire \u00e0 celle du Coran, sa fin en diff\u00e8re \u00e0 plusieurs \u00e9gards. L\u2019emprisonnement de Yusuf cause un chagrin terrible \u00e0 Zulaikha qui en perd sa beaut\u00e9, donne en aum\u00f4ne sa richesse et se convertit \u00e0 l\u2019islam. Bien des ann\u00e9es plus tard, Yusuf la revoit. Tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9 de sa conversion et \u00e9mu par la constance de son Amour, Yusuf entreprend de l\u2019\u00e9pouser. C&rsquo;est alors qu&rsquo;elle recouvre jeunesse et beaut\u00e9.<\/p>\n<p>Dans sa composition litt\u00e9raire, Jami se permet de grandes libert\u00e9s afin de p\u00e9n\u00e9trer l\u2019\u00e2me de son lecteur. En effet, s\u2019\u00e9loignant du texte coranique, Jami l\u2019\u00e9toffe, le romance et n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 convoquer sa propre imagination. Si Jami se permet cette libert\u00e9 d&rsquo;imagination et d&rsquo;invention, c&rsquo;est qu&rsquo;il n&rsquo;est pas tenu par les r\u00e8gles d&rsquo;authenticit\u00e9 de la discipline du tafsir. Son but est tout autre : en proposant une vision renouvel\u00e9e de l\u2019histoire telle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 comprise et interpr\u00e9t\u00e9e par bon nombre de commentateurs orthodoxes, Jami choisit de c\u00e9l\u00e9brer la beaut\u00e9 et l&rsquo;amour \u00e0 travers la manifestation d&rsquo;un amour absolu pour Dieu.<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><strong>Finalement, on observe que ce c\u00e9l\u00e8bre passage de la s\u00e9duction f\u00e9minine a \u00e9t\u00e9 l\u2019objet d\u2019un grand malentendu cristallis\u00e9 sur le personnage f\u00e9minin de Zulaikha. Qu\u2019elle soit bl\u00e2m\u00e9e pour avoir tent\u00e9 et trait\u00e9 odieusement le Proph\u00e8te ou lou\u00e9e comme symbole de l\u2019Amour divin, Zulaikha a donn\u00e9 lieu au sein m\u00eame de la tradition islamique \u00e0 des lectures tr\u00e8s diff\u00e9rentes, voire totalement oppos\u00e9es. Anecdotique dans le Coran, l&rsquo;histoire prend chez les soufis une toute autre dimension. Certains auteurs, \u00e0 l\u2019instar de l\u2019illustre po\u00e8te persan Jami, n\u2019ont pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 la c\u00e9l\u00e9brer comme mythe amoureux transcendantal, \u00e0 l\u2019image de celui de Laila et Majnoun, ou Shirin et Farhad. Ayant donn\u00e9 lieu \u00e0 des interpr\u00e9tations aussi dissemblables, se pose la question fondamentale de l\u2019herm\u00e9neutique du Coran et des modes de repr\u00e9sentation qu\u2019elle induit.<\/p>\n<p>Enfin, une autre question non moins importante peut \u00eatre soulev\u00e9e, celle interrogeant la relation entre texte sacr\u00e9 et art, mettant en \u00e9vidence la tension entre authenticit\u00e9 et fiction dans la composition litt\u00e9raire. La po\u00e9sie, la litt\u00e9rature, et l\u2019art en somme justifient-ils la propension des auteurs \u00e0 s&rsquo;\u00e9loigner de cette mani\u00e8re du Texte ? Si oui, dans quelles limites ? Si le but ici n\u2019est pas de r\u00e9pondre \u00e0 cette question, dont la nature juridico-th\u00e9ologique est manifeste, il semblerait que des \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9flexion peuvent \u00eatre apport\u00e9es.<\/p>\n<p>En effet, la litt\u00e9rature et la po\u00e9sie, contrairement \u00e0 la discipline du tafsir, n&rsquo;ob\u00e9issent pas \u00e0 des r\u00e8gles strictes en mati\u00e8re d\u2019authenticit\u00e9. L\u2019objectif d\u2019\u00e9l\u00e9vation morale pourrait ainsi justifier cette prise de libert\u00e9. Car la litt\u00e9rature sans alt\u00e9rer fondamentalement les enseignements moraux du Texte peut proposer de nouvelles grilles d&rsquo;interpr\u00e9tation permettant d&rsquo;en d\u00e9gager l&rsquo;Esprit. A noter que les m\u00eames auteurs, \u00e0 l\u2019instar de Tabari, ont jongl\u00e9 entre les diff\u00e9rents genres. Tandis qu&rsquo;ils limitaient leurs libert\u00e9s d&rsquo;imagination en tafsir, ils n&rsquo;h\u00e9sit\u00e8rent pas \u00e0 faire preuve d&rsquo;une flexibilit\u00e9 plus grande, allant jusqu\u2019\u00e0 imaginer des fantaisies d\u00e9mesur\u00e9es, au sein d\u2019autres genres tels que les\u00a0<em>\u00ab histoires des proph\u00e8tes \u00bb<\/em>\u00a0dans lesquelles ils int\u00e9graient tr\u00e8s souvent des passages fictifs afin de romancer et rendre plus m\u00e9morables les aventures des Proph\u00e8tes.<\/p>\n<p><\/strong><strong>Bibliographie :<br \/>\n<em>Zulaykha and Yusuf : Whose \u00ab Best Story \u00bb ?<\/em>, Gayane Karen Merguerian and Afsaneh Najmabadi, International Journal of Middle East Studies, Vol. 29, No 4 (Nov., 1997) pp. 485-508<br \/>\n<em>The Wiles of Women and Performative Intertextuality : Aisha, the Hadith of the Slander and the Sura of Yusuf<\/em>, Ashley Manjarrez Walker and Michael A. Sells, Journal of Arabic Literature, Vol. 30, No. 1 (1999) pp. 55-77<br \/>\nDivan d&rsquo;Orient et d&rsquo;Occident, Johan Wolfgang von Goethe,\u00a0<\/strong><strong><a href=\"https:\/\/wahiduddin.net\/mv2\/V\/V_21.htm\">ici<\/a><\/strong><\/p>\n<p><strong>*****<br \/>\nFatima Armin est membre d&rsquo;<a href=\"http:\/\/elmedina.org\/\">El M\u00e9dina<\/a>, une association anim\u00e9e par la volont\u00e9 de partager la connaissance et la compr\u00e9hension de l&rsquo;histoire, la culture et l&rsquo;h\u00e9ritage de la civilisation arabo-musulmane. El M\u00e9dina, en partenariat avec Saphirnews, propose de partir \u00e0 la red\u00e9couverte de cette civilisation.\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Annonc\u00e9e par le Coran comme\u00a0\u00ab la plus belle des histoires \u00bb, l\u2019histoire de Yusuf est riche en enseignements. 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