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Les partis allemands se sont mis d’accord sur un paquet financier massif pour le réarmement de la Bundeswehr. Selon le chancelier allemand, Olaf Scholz, l’armée allemande pourrait bientôt devenir la plus importante des armées des pays européens de l’Otan. Les voisins de l’Allemagne, cependant, ne semblent pas avoir peur. Ils veulent depuis longtemps une décision militaire de Berlin.

En début de semaine, le gouvernement allemand et l’opposition CDU/CSU ont annoncé être parvenus à un accord sur un paquet financier de 100 milliards d’euros pour le réarmement de la Bundeswehr. Ainsi, la majorité constitutionnelle nécessaire a été formée au Bundestag et le paquet peut être approuvé dans un proche avenir. Ce à quoi l’argent sera dépensé est généralement clair. Ils sont censés acheter de nouveaux chasseurs américains, des hélicoptères de transport, des navires, des drones et des systèmes de défense aérienne pour la Bundeswehr.

Dans le même temps, environ 20 milliards d’euros sont désormais nécessaires pour les seules munitions de l’armée allemande, et à peu près le même montant pour la reconstruction des bases militaires. D’ailleurs, le ministère allemand de la Défense entend accélérer la formation de nouvelles divisions d’infanterie, ce qui nécessitera d’importants investissements financiers.

Il est, donc, possible que le sujet ne se limite pas à ce seul paquet. «100 milliards d’euros ne peuvent être qu’un début», écrit la Sueddeutsche Zeitung, soulignant que «le plus grand programme de restructuration de l’histoire de la Bundeswehr peut commencer», mais que «la constitution (Grundgesetz) doit être modifiée).

Selon l’expert militaire allemand, Christian Mölling, «avec le fonds spécial pour la Bundeswehr, l’Allemagne pourrait désormais faire des avancées tangibles dans la défense européenne» car il «agit comme une aide au démarrage» et «devrait être utilisé pour développer davantage et reconstruire partiellement les systèmes d’armes existants qui manque à l’Allemagne pour l’Otan. «L’Allemagne», relate-t-il dans le Zeit, devrait maintenant proposer aux autres pays de l’UE et de l’Otan de s’impliquer dans ce développement tout en martelant que «la Bundeswehr doit devenir l’armée la plus efficace d’Europe».

Un Os. Il y a cependant un os. En effet, ce plan allemand, concernant ces dépenses colossales, a été pensé avant la crise et la forte augmentation du prix des matières premières. «L’incertitude est que les 100 milliards d’euros ont été fixés sur la base des prix de 2021», a déclaré Christian Mölling au Handelsblatt tout en refroidissant l’humeur joyeuse à l’idée d’avoir une forte armée allemande: «Les 100 milliards ne suffisent même pas à acheter ce qui était écrit sur la liste l’année dernière». Le Handelsblatt cite, également, l’avis du chef de l’Union des réservistes allemands, Patrick Zensburg qui «estime que huit à dix pour cent du produit intérieur brut et, donc, bien plus de 300 milliards d’euros doivent être investis dans la défense».

A Berlin, ils ne cachent pas qu’ils considèrent l’UE comme un outil de renforcement de l’influence allemande. Néanmoins, avec l’adoption du paquet de financement de la Bundeswehr, le budget de la défense allemande augmentera au niveau requis par l’Otan, c.-à-d. de deux pour cent du PIB, en passant des 50 milliards d’euros actuels à 70 milliards. Au moins, le gouvernement fédéral compte l’étaler sur cinq ans tout en rendant les dépenses variables selon les années. Le budget militaire allemand devient ainsi le plus important d’Europe. Il est déjà plus important que celui de la France. Maintenant, il dépassera également celui du Royaume-Uni.

«L’Allemagne disposera bientôt de la plus grande armée conventionnelle de l’Otan en Europe», a déclaré le chancelier allemand, Olaf Scholz, après avoir approuvé le paquet financier. Il faut savoir qu’en termes d’effectifs, la Bundeswehr n’arrive désormais qu’en second lieu derrière les armées des Etats-Unis, de la Turquie et d’une bonne partie de la France dans le cadre de l’alliance.

Ainsi, la promesse d’Olaf Scholz semble tout à fait réalisable, surtout si les dépenses de défense continuent d’augmenter. La Bundeswehr, cependant, rencontre constamment des problèmes de recrutement, mais, comme le note les média allemands, l’intérêt pour le service militaire parmi les Allemands a considérablement augmenté en mars, surtout en raison du conflit en Ukraine. En outre, il existe une ressource migratoire. L’ancienne ministre allemande de la Défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, avait proposé il y a plusieurs années de commencer à recruter des réfugiés.

Il y a une trentaine d’années, un tel renforcement militaire d’une Allemagne unie aurait suscité de vives inquiétudes chez ses voisins qui n’ont pas encore oublié l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Et, il faut bien dire que les sociaux-démocrates allemands, qui ont longtemps résisté à l’augmentation du budget de la défense, ont activement utilisé cet argument dans le passé. Cependant, Christian Mölling a qualifié ces arguments de simples tactiques politiques, soulignant que récemment, les voisins de l’Allemagne avaient changé d’avis.

Au cours des dix dernières années, Berlin a, en effet, été obligée d’abaisser le degré de son pacifisme et de prendre enfin le leadership non seulement dans l’économie et la politique, mais aussi dans la sphère militaire. De plus, ces demandes ont été exprimées à la fois au niveau de l’UE et aux Etats-Unis. Les Américains ont besoin d’avoir l’Allemagne comme un membre militairement fort au sein de l’UE. Le pays pourrait se voir confier une partie de la responsabilité pour résoudre les problèmes internationaux et, en particulier, pour se protéger contre la Russie.

L’Europe allemande vient de naître. Les Allemands ont longtemps préféré utiliser l’intégration économique et politique avec leurs voisins plutôt que la force militaire directe. On croyait autrefois que l’UE était capable de contenir l’Allemagne en la dissolvant en elle-même. Mais, maintenant de nombreux experts ne sont plus aussi sûrs de cette thèse, estimant que le contraire s’est réellement produit. Au lieu d’obtenir l’Allemagne européenne, c’est l’Europe allemande qui vient de naître. Et, à Berlin, en général, les responsables politiques ne cachent pas le fait qu’ils considèrent l’UE comme un outil pour renforcer l’influence allemande, à la fois en Europe même et sur la scène mondiale.

Par conséquent, la militarisation de l’Allemagne conduira inévitablement à la militarisation et à l’accélération de l’intégration de la défense de toute l’UE, mais sous le drapeau allemand. En fait, le processus est déjà en cours. En février dernier, Berlin a annoncé que les unités allemandes formeraient la base des forces de réaction rapide paneuropéennes en cours de création (Force de réaction de l’Otan): «A partir de 2023, [une brigade allemande] jouera également un rôle particulier en tant qu’unité de tête des unités terrestres multinationales de la Force opérationnelle interarmées à très haut niveau de préparation de l’Otan».

La Bundeswehr est le principal partenaire américain sur le continent européen et se positionne comme un point d’ancrage régional de l’alliance depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Philippe Rosenthal

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