Source: Observatoire de la Turquie
Le Monde, le 20 octobre, 2026
Le vote par le Parlement, basé à Benghazi, d’un accord turco-libyen de délimitation des zones économiques exclusives promet de causer des frictions avec l’Egypte et la Grèce, hostiles à cet arrangement.
La ratification par la Libye d’un accord maritime avec la Turquie redessine les lignes régionales L’inflexion stratégique est majeure. La Chambre des représentants, basée à Benghazi, a approuvé à l’unanimité, lors d’une séance de ratification parlementaire, le mardi 20 octobre, un accord maritime turco-libyen signé en décembre 2019 mais en attente depuis. Le vote des députés libyens légalise ainsi un document délimitant les zones économiques exclusives (ZEE) des deux pays, avec des conséquences régionales significatives en matière d’exploration et d’exploitation des ressources d’hydrocarbures.
Il promet d’être contesté, notamment par l’Egypte et la Grèce, qui avaient déjà dénoncé l’accord, lors de sa conclusion en 2019, au motif qu’il empiétait sur leur propre domaine maritime. L’Union européenne (UE) l’avait également condamné, par solidarité avec la Grèce.
Lors de sa signature en 2019, l’accord souffrait d’une faiblesse juridique, car il n’avait été scellé qu’entre le gouvernement d’Ankara et les autorités de Tripoli. Le président turc Recep Tayyip Erdogan l’avait alors imposé au premier ministre libyen, Faïez Sarraj, comme la condition à son intervention militaire afin de sauver le pouvoir de Tripoli (Ouest), alors assiégé par l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de la Cyrénaïque (Est), épaulé par les paramilitaires russes de Wagner.
De fait, le rôle des drones turcs Bayraktar TB2 avait été décisif pour bouter les assaillants hors de la Tripolitaine, et éviter l’effondrement du gouvernement siégeant de la capitale. Toutefois, l’accord maritime ne disposait d’aucune valeur légale tant que la Chambre des représentants, basée dans l’Est libyen, placée sous la tutelle de Haftar, ne le ratifiait pas. Or l’Egypte, alliée de Haftar, s’y opposait. Ce verrou, qui a tenu près de sept ans, avait condamné l’accord au statut de coquille vide.
L’obstacle est désormais levé avec le vote de mardi. Ce retournement de situation s’explique par l’évolution des alliances nouées par le clan Haftar dans l’Est libyen. La Turquie, partenaire historique de l’Ouest, a en effet opéré un rapprochement avec le pouvoir de Benghazi, dont les amis régionaux se trouvaient plutôt du côté de l’Egypte, de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis, dans une coalition qui se définissait, à la fin des années 2010, comme le camp hostile aux frères musulmans. La ratification de l’accord maritime montre que ce clivage n’est plus pertinent. Le temps est loin – 2019 – où M. Erdogan qualifiait le maréchal Haftar de « hors-la-loi ».
Le « plan Boulos »
Le chef d’Etat turc n’a cessé, depuis deux ans, de chercher à séduire l’Est libyen. Rétablissement des vols de Turkish Airlines, réouverture d’un consulat à Benghazi et, surtout, des livraisons d’armes à partir de l’été 2025 : les appels du pied n’ont pas manqué. A l’époque, Ankara ne dissimulait pas ses intentions. Une dépêche de l’agence de presse officielle Anadolu évoquait ainsi ouvertement, en septembre 2025, la « stratégie à long terme » visant à « légitimer l’accord maritime de 2019 » et, au-delà, la « coopération énergétique en Méditerranée ». Cet objectif « de long terme » trouve une première traduction avec le vote des députés de Benghazi.
Du côté du camp de Haftar, cette ratification a un prix. Elle a en effet impliqué le sacrifice d’un vieil allié de la famille, Aguila Saleh, ancien président du Parlement et proche de l’Egypte. L’hostilité de ce dernier à la ratification de l’accord maritime était connue. Elle lui aura – parmi d’autres raisons – coûté son poste, puisque M. Saleh a été évincé le 6 octobre de la présidence de l’assemblée. Son remplaçant, Al-Salihin Abdul Nabi, personnalité plus sensible aux pressions du clan Haftar, avait été le président du groupe d’amitié Libye-Turquie au sein de la Chambre. Il était la personne idoine pour parrainer la ratification de l’accord maritime.
Les motivations profondes du clan Haftar dans ce changement de pied alimentent bien des interrogations. Selon toute vraisemblance, elles sont liées aux grandes manœuvres autour du plan de Massad Boulos, le conseiller spécial de Donald Trump pour les affaires arabes et africaines, qui cherche à réunifier l’Est et l’Ouest. Un scénario, qui n’a jamais été officiellement confirmé, prévoirait que Saddam Haftar, le fils du maréchal, se voie accorder la présidence d’une future Libye réunifiée, tandis que le poste de premier ministre serait dévolu à Abdel Hamid Dbeibah, le chef du gouvernement de Tripoli, ou à un représentant de son clan.
La conclusion au plus vite de ce plan Boulos est apparemment souhaitée par Saddam Haftar, impatient de graver dans le marbre sa future accession au pouvoir suprême, tandis que les dirigeants de Tripoli renâcleraient. Selon Oussama Assed, directeur du Libya Center for Strategic and Future Studies, un cercle de réflexion installé à Tripoli, « Ankara pourrait peser de tout son poids en faveur du plan Boulos » afin de servir les intérêts de Saddam Haftar, une forme de compensation au feu vert de Benghazi à la ratification de l’accord maritime. Selon une source tripolitaine, le chef des services secrets turcs, Ibrahim Kalin, se trouvait à Tripoli mardi. Etait-ce pour rassurer ses hôtes par rapport au rapprochement entre Ankara et Benghazi ?
Une autre question réside dans la réaction de l’Egypte, qui a tout lieu de se sentir flouée par le coup de théâtre de mardi autour de la ratification d’un accord maritime qu’elle n’a cessé de dénoncer. Selon Oussama Assed, il n’est pas exclu qu’Ankara cherche à ménager ses intérêts afin de l’apaiser. Cela pourrait prendre la forme d’une invitation à rejoindre le « Pacte de la Mecque », qui réunit, depuis août, la Turquie, le Pakistan et l’Arabie saoudite, voire d’un soutien à ses positions dans le conflit soudanais – les trois Etats, soucieux de peser face à l’Iran et à l’alliance entre Israël et les Emirats arabes unis, soutiennent de plus en plus fortement les forces de Khartoum. Quoi qu’il en soit, le vote des députés de Benghazi promet de faire bouger les lignes de la géopolitique régionale.












